Jean Frédéric BRUN et Thierry Coste
Article paru dans SPELUNCA 49, 1993, PP 45-49
(Groupe d'Etude et de Recherche Spéléologiques et Archéologiques de Montpellier)
On appelle Bois de Monié (ou de Mounis, ou de la Masselle) ou encore Rive Droite du Lamalou, un quadrilatère de garrigues de 6O km2 de superficie, situé à 30 km au Nord de Montpellier. Il est parfaitement délimité à l'W et au S par les canyons de l'Hérault et du Lamalou, au N par le fossé sédimentaire de Montoulieu, à l'E et au SE par les formations néocomiennes de la plaine de Pompignan et du bassin de Saint Martin de Londres. Ce massif compte 220 cavités recensées (Dubois Duglery et Liautaud, 1974), mais deux avens seulement y atteignaient l'hectomètre: l'aven Pierre (-102) et surtout l'aven N°1 du Bois d'Ubac (-107). Ce dernier (dont le nom est souvent orthographié à tort "Bois du Bac") n'occupe plus qu'un rang modeste dans le classement des gouffres héraultais, mais ses puits grandioses font encore de lui un des plus beaux avens des garrigues montpelliéraines. Maurice Laurès estimait en 1947 que le Bois d'Ubac était "incontestablement la plus belle découverte [du SC de Montpellier] aprés la grotte de la Clamouse". Il y avait quelques autres avens de belle allure, mais de moindre profondeur, dans le voisinage. Mais rien d'aussi remarquable. Quant aux grottes, elles sont toutes modestes, bien que présentant parfois des conduits de vaste section. Un remplissage considérable bloque immanquablement trés vite la progression... Ce secteur pittoresque des garrigues n'est donc pas, à ce jour, une zone importante de la région karstique montpelliéraine.
Un aven cependant, dans ce massif, nous intriguait depuis plus de quinze ans: l'aven N°1 de la Boissière. Profond de 67m à la verticale, il demeurait introuvable, alors que nous avions revu tous les autres gouffres du secteur... Ce n'est qu'en 1990 que nous avons pu enfin le revisiter. Cet aven devenu "légendaire" a finalement tenu ses promesses, puisque nous avons eu l'heureuse fortune de le prolonger jusqu'à -117, ce qui en fait à cette date le plus profond du secteur considéré.
L' aven N°1 de la Boissière (Commune: Notre Dame de Londres, Hérault), s'ouvre au point de coordonnées 711,92-171,63-378m, à 150m W1/8NW de la cote 413 de la Garde. Il est situé à 120m au S d'une ancienne aire de charbonniers bien visible à l'intersection d'un sentier venant de la Combe Pluvieuse et d'un thalweg séparant les sommets de La Garde et du Pioch Camp. L'aven s'ouvre à 40m au S d'un petit sentier mal tracé montant sur le Sèrre de la Garde, à 100m en rive gauche d'une combe descendant vers le Lamalou.
Les formations calcaires du Bois de Monié proviennent de la sédimentation marine jurassique. Des sédiments fins à ammonites ont formé, en pleine mer, les niveaux attribués à l'oxfordien et au kimméridgien. Au portlandien, la mer, peu profonde, présentait des formations coralliennes qui ont édifié une importante assise calcaire dont l'épaisseur dépasse les 100m. Les deux avens de la Boissière s'ouvrent dans cette ancienne barrière de récifs du portlandien. De plus, ils sont dans le faisceau de cassures d'une importante faille ENE-WSW dont le rejet est d'une cinquantaine de mètres dans le secteur, abaissant le compartiment Sud dont fait partie le Serre de la Garde. Ces directions SW-NE, d'aprés P. Dubois, correspondent localement aux accidents de la distension oligocène.
En Février 1945 l'équipe montpelliéraine de la Société Spéléologique de France (SSF), futur SC de Montpellier, était conduite aux entrées de deux avens dominant les gorges du Lamalou, situés dans la commune de Notre Dame de Londres, sur les terres du Mas de la Boissière. Le premier présente un "orifice triangulaire de trés petites dimensions, difficile à repérer". La sonde annonce 67m à pic, ce qui est inhabituel dans la région. Le second aven est également respectable avec une première verticale évaluée à 54m.
C'est donc un train de 70m d'échelles que le SCM déroule dans l'aven N°1. Maurice Laurès, assuré par les camarades de l'équipe, entreprend la descente. "Le puits s'élargit immédiatement aprés l'entrée et atteint un diamètre de 5m qu'il conservera jusqu'au fond", écrira l'explorateur. Quarante-cinq ans aprés, Maurice Laurès se souvient de ses émotions: parvenu au dernier raccord d'échelles, il entendait le cliquetis des maillons de raccordement contre la paroi. Celà signifiait que l'échelle n'atteignait pas le fond et flottait librement dans le puits. Allait-il devoir entreprendre une remontée épuisante sans pouvoir poser le pied au fond de l'aven? Ceux qui ont connu ces remontées de grandes verticales aux échelles se représentent ses pensées à cet instant: les techniques alpines, assurément, ont beaucoup facilité de telles explorations et un puits de 70m est désormais chose aisée à remonter. Il était loin, en 1945, d'en être de même... Heureusement, parvenu au bout de l'échelle, Maurice Laurès constata que celui-ci flottait à moins de 1m du sol. "Le puits principal est colmaté par les éboulis à -67. Fond circulaire de 1m 50 de diamètre". Il n'y a pas de place pour attendre un second explorateur à cet emplacement exposé aux chutes de pierres. Laurès remonte donc à la surface et c'est son ami Froment qui descend à son tour, dûment encordé, pour explorer un puits parallèle entrevu à une lucarne faisant relais à -31 (on peut voir à ce niveau sa signature). Ce puits, vaste et concrétionné, d'allure plus aimable que le sinistre puits de 67m, est obstrué à -62. Une lucarne à ce niveau rejoint le grand puits à 5m du fond.
"En résumé, cet aven est une cavité trés curieuse, remarquable par les concrétions qui ornent le puits secondaire et par la structure tubulaire du puits principal", concluent les explorateurs. Les noms des participants de 1945 (11 et 18 Février) sont cités dans les Annales: Bonnet, Bellot, Cabanes, du Cailar, Froment, Guédot, Durand-de-Girard, Laurès, Orengo et Ramadier.
Quant à l'aven N°2 tout voisin, c'est un tube d'une remarquable régularité, absolument vertical sur 54m, aboutissant à une salle un peu boueuse sans continuation évidente. Situé sur un chemin fréquenté, il n'a jamais offert de difficulté de repérage aux spéléologues qui ont voulu le revoir. Il n'en a pas été de même de l'aven N°1 dont nous avons parlé ci-dessus...
Dés 1974, cette cavité relativement importante pour le secteur nous avait attirés. Les indications des premiers explorateurs n'étaient pas trés précises, du fait de la médiocrité des cartes "d'Etat Major" d'alors (au 1/80 000). Mais l'aven N°2 que nous avions aisément retrouvé était, en théorie, à 200m au NW seulement de cet insaisissable "orifice triangulaire de trés petites dimensions, difficile à repérer"... Bien des journées furent consacrées à ratisser les taillis du Sèrre de la Garda. En Avril 1975, nous explorons deux petits avens voisins de la situation théorique de la cavité recherchée: les avens N°1 et 2 du Serre de la Garde, profonds de 11 et 9m. Bien que situés à 20m l'un de l'autre, ils ont été découverts au cours de prospections distinctes, par des spéléologues différents: ce n'est que le jour de leur désobstruction qu'ils se sont avérés tout contigus! Mais où donc était l'autre voisin de ces deux petites cavités?... D. Caumont nous avait confié avoir vu son entrée, vers 1967, guidé par un berger. A peu prés où la situaient ses inventeurs. Mais il s'estimait incapable de la retrouver.
En 1985 nous faisons enfin la connaissance de Maurice Laurès, le pionnier dont des générations de spéléologues avaient recopié et étudié les anciennes publications. Et l'explorateur de cet aven, entre bien d'autres... A l'occasion de sa retraite il habite désormais Montpellier. Il garde un vif souvenir de ce grand puits à quarante ans de distance. Il se rend sur les lieux pour tenter de retrouver la petite entrée triangulaire. Les recherches reprennent... C'est J.P. Liautaud (SC Alpin Languedocien) qui, en six séances, finit par retrouver l'aven en Janvier 90. Il existe bel et bien, et s'ouvre au lieu même où l'on le cherchait! Par contre, les deux avens du Serre de la Garde ont déjoué les recherches de notre collègue, et nous nous montrons donc respectivement les entrées que nous connaissons: elles sont trés voisines.
Nous ne pouvions résister à l'envie de revisiter cet aven devenu vraiment légendaire, bien qu'il semblât de prime abord trés improbable d'y découvrir des prolongements. L'entrée, malgré la profondeur du puits, ne présente aucun courant d'air... La visite a lieu le 26-6-90. A la remontée nous notons une petite lucarne donnant sur un puits parallèle. Les pierres jetées par là ne rejoignent pas les puits connus. Sans trop y croire, nous décidons de revenir, et le 30/6/90 cette lucarne qui ne présente aucune trace de passage est franchie. De beaux puits, bien concrétionnés, y font suite. A -70 il est manifeste que nous doublons le fond connu! Ce jour là nous nous arrêtons à cours d'agrés à -98. Le 5/7/90 le fond est atteint à -117. Maurice Laurès, à qui nous écrivions le jour même ces résultats, nous répondit de sa villégiature estivale combien cette découverte éveillait chez lui des souvenirs marquants. Il ajoutait malicieusement que n'ayant pas lui-même exploré le puits parallèle, il n'avait pas "manqué" en 1945 la continuation!..
L'aven se compose de trois puits parallèles de profil presque rigoureusement vertical alignés sur un accident E 1/4 NE (110°). Le premier (le plus occidental) correspond au puits d'entrée de 67m exploré par Laurès. Sa structure est remarquablement tubulaire: c'est un vrai "tuyau d'orgue" où se produisent d'étranges effets acoustiques, par exemple lors du passage d'un avion à la verticale de l'orifice... Il est obstrué par un fond plan d'éboulis. Le puits médian (descendu en 1945 par Froment) est accessible par une large lucarne formant relais à -32. Il descend verticalement à - 62m. Plusieurs lucarnes le font communiquer avec le précédent, notamment au fond.
Le puits E découvert par notre équipe en 1990 est accessible par une petite lucarne peu visible à -40 dans le puits précédent. Il descend par crans (26, 32 et 5m) à -103. A ce niveau la roche change d'aspect, les dimensions s'amenuisent. Il est probable que l'on passe dans le kimméridgien (J8). On s'insinue dans une étroite diaclase obturée à -117m par les concrétions, sans continuation visible. L'orientation de cette dernière cheminée de l'aven est au départ (-40) E 100°, puis NE (-100) puis NW (-110). Un léger courant d'air ascendant en été parcourt ce dernier puits alors que l'entrée ne présente aucune ventilation décelable... Le report en surface des deux cheminées surmontant les puits parallèles ne permet de repérer aucune amorce de cavité.
Bancal (1951) écrivait: "Nous avons soigneusement prospecté cette région; les dolines et les avens sont nombreux. Ils sont colmatés à faible profondeur. [...] Les grottes sont toutes vieilles et sèches malgré la faible épaisseur du plafond. Ce sont d'anciennes galeries non entièrement colmatées dont une partie de la voûte, trop mince, s'est effondrée. [...] On se trouve en présence d'un karst ancien et colmaté qui n'a pas eu encore le temps d'être surcreusé. "
Ces appréciations restent exactes, bien que quelques dizaines de nouvelles cavités, en quarante ans, soient venues s'ajouter à celles qu'avaient décrites Laurès et Bancal.
Ce dernier ajoutait par ailleurs à propos des cavités verticales: "remarquons qu'au SW, à une exception prés, tous les avens un peu profonds se trouvent sur les hauteurs et non sur le plateau". Les avens de la Boissière illustrent parfaitement cette observation. Comme on peut le voir sur la figure 2, nous avons confirmé cette assertion sur un diagramme qui montre clairement une prédominance des avens sur les hauteurs et un regroupement des conduits horizontaux par niveaux d'altitude, au dessous de 310m.
Deux pics d'altitude, pour les grottes, sont nettement décelables: en dessous de 150m (grottes de bas niveau voisines du lit de l'Hérault) et à 200m. Un troisième niveau plus étalé correspond à de vastes cavités d'allure trés ancienne entre 250 et 310m d'altitude. A l'évidence, si le niveau de 150m correspond à des cavités récentes liées au creusement terminal du canyon de l'Hérault, les deux autres niveaux sont en relation avec deux aplanissements clairement individualisés.
Le niveau des 300m est celui d'une surface d'aplanissement trés connue des géographes, que E. Coulet a tenté de reconstituer dans tout le bas Languedoc et qu'il dénomme "surface fondamentale". Pour cet auteur, elle se serait façonnée de l'Oligocène au Miocène. Elle est caractérisée par des dépôts particuliers: rognons ferrugineux, argiles rouges. Il semble que les géomorphologues remettent désormais en question le bien fondé de ces concepts de "haute surface" et de "surface fondamentale". Néanmoins, l'aplanissement des 300m qui a affecté une large portion du Bois de Monié est donc doublé souterrainement de galeries de grottes et cette association n'a sûrement rien de fortuit. Nous avons récemment exploré deux exemples de grottes appartenant à ce niveau.
Nous citerons d'abord la grotte du Saint Sépulcre (Brissac 711,48-172,34-295m) qui s'ouvre dans le Kimméridgien, à 20m en rive droite d'un petit cirque 30m E d'une faille SSW, 1370m SE de la Vernède en rive droite de la Combe des Mûriers juste au dessus des falaises. Par une petite entrée en bouche de four 0,5x0,5 on pénètre dans une galerie descendante WNW aboutissant aprés 20m (-13) au pied de hautes cheminées concrétionnées. On peut les escalader jusqu'à +7 où l'on jouxte les fissures du lapiaz sus-jacent. Un diverticule de 12m se dirige, du pied des cheminées, vers le SE puis le S où l'on rencontre le point bas à -14. La température (à -14, en Octobre 1983) est de 14°C.
La grotte du Devois (Brissac 711,47-173,12-275m) se trouve à 1100m S de Valboissière 70m SE de la Cote 260 IGN, 50m à gauche d'un sentier partant de la route D1 à 35m de son carrefour avec celle-ci. L'entrée désobstruée donne sur un puits aboutissant à une galerie concrétionnée longue d'une cinquantaine de mètres (-15).
On peut remonter vers le NE par la pensée ce niveau 260, que l'on recoupe dans l'aven 3 du Bois d'Ubac, l'aven du Bois du Haut, et le grotte du Coteau 327. Dans le secteur de ces dernières cavités, un autre niveau, plus élevé, se rencontre: à 300m d'altitude (grotte du Coulet, grotte N°1 du Bois du Haut). On le retrouvera plus au N, à faible altitude sous la surface "fondamentale": grottes de l'Abbé Pialat, de la Fausse Monnaie.
Quelle que soit la datation de la surface des 300m, ces galeries à 260 et 300 sont contemporaines soit de sa mise en place, soit du début de son démantèlement, c'est à dire au minimum miocènes.
Le niveau des 200m est trés intéressant à observer. Il s'observe au voisinage de la plaine de Valboissière, que B. Gèze décrit comme un ancien méandre de l'Hérault au Villafranchien, et que E. Coulet interprète plutôt comme un poljé. Nous avons proposé d'interpréter ce niveau de galeries comme un "ancien lit souterrain de l'Hérault" d'âge plio-villafranchien (Brun 1989). La grotte N°2 de Valboissière (Brissac 711,89-174,10-200m) en représente un tronçon. En 1983 nous avons découvert une série de grottes alignées, recoupées par l'érosion, tronçonnées par les ravins actuels: la grotte aval de la Vernède N°1 (Brissac 710,64-173,04-200m) située au pied N d'une "aiguille" visible au fond d'un cirque, au pied des falaises inférieures 350m SE du chateau de la Vernède, est constituée par une galerie WE de 26m. En prospectant dans le prolongement de cette grotte, nous arrivons à un profond ravin affluent de l'Hérault: la combe des Mûriers ou des Amouriers. Deux autres grottes de même orientation y béent. La grotte No1 de la Combe des Amouriers (Brissac 710,96-173,15-210m) possède deux entrées espacées de 5m: 5x4 et 0,5x1. Toutes deux donnent sur une vaste salkle 12x10x10: la plus grosse par un puits de 5m, et la plus petite par un puits de 13m. Cette salle contient un cône d'éboulis de 7m de haut. On y retrouve quelques murs construits. A -14 une galerie 4x4 de 15m aboutit à un ressaut aménagé (murettes). A-18 la galerie (3x5) forme un système à 5 étages superposés descendant à -21 où l'argile obstrue l'ensemble. A -16, un laminoir a fait l'objet de travaux de désobstruction. Selon P. Vincent, cette cavité longue de 75m (-21) a servi d'habitat au chalcolithique et à l'âge du bronze (tessons et pendentif en os).
La grotte No2 de la Combe des Amouriers (Brissac 710,95-173,28-230m) s'ouvre 130m N et 20m plus haut que la précédente au pied d'une falaise, par une petite entrée cachée. Aprés un boyau de 2m, un ressaut de 3m aboutit à une salle 5x4x4 (-7) dont la partie basse repart vers le versant (racines indiquant une relation avec un ancien porche effondré indécelable...). Vers l'E une galerie horizontale de 7m (-3) aboutit à une seconde salle, concrétionnée, 8x6x6 (-5), en forme de rotonde sans issue. "Comme la grotte N°1 de la Vernède et la N°1 de la Combe des Amouriers, écrivions nous, cette grotte est dirigée WE et témoigne d'un ancien lit de rivière souterraine de l'Hérault lorsque celui-ci serpentait 100 à 150m au dessus de son lit actuel, c'est à dire au Villafranchien, voire au Pliocène, à l'époque où le méandre suspendu de Valboissière était un lit fonctionnel".
Quelles que soient les datations exactes du méandre tronqué (ou poljé) de Valboissière, sa surface est clairement doublée de galeries à faible profondeur correspondant à d'anciens lits horizontaux de rivière souterraine.
Les trois niveaux de galeries (300, 260 et 200) s'enfoncent dans un massif plus élevé qui borde au S les aplanissements: la série de sommets du col de la Cardonille. Ces sommets sont assez riches en avens dont certains recoupent des tronçons de ces galeries. Cette disposition contraste avec les hautes surfaces du NE du massif, qui, malgré leur étendue, n'ont livré aucun aven de quelque importance. Ceci va dans le sens de notre hypothèse (Brun 1989) liant de façon préférentielle le creusement des avens des garrigues à l'existence de galeries sous-jacentes préexistantes: le fameux principe controversé du "jalonnement" de Paramelle. Nous trouvions sur l'ensemble de la région montpelliéraine que l'existence d'un conduit préexistant sous-jacent était associée à une plus grande profondeur des avens, de manière hautement significative sur le plan statistique. A 280m d'altitude, l'aven N°2 de la Boissière recoupe effectivement une vaste salle chaotique d'allure ancienne. Par contre le N°1 descend à 260m d'altitude sans recouper de galerie.
Ceci nous amène à poser à nouveau la question de la spéléogenèse des avens des garrigues. L'aven N°1 de la Boissière ressemble fortement à d'autres avens eux aussi trés verticaux, généralement situés sur des sommets. La chaîne voisine de la Sellette en contient toute une série: l'aven N°1 du Signal de Puéchabon, l'aven Claude, l'aven du Puech de la Galine... La morphologie de ces cavités est trés stéréotypée: des regroupements de cheminées voisines, de profondeurs différentes, parallèles, totalement verticales, et reliées par des "fenêtres".
Il est évident que ce ne sont pas des cours d'eau pérennes qui ont creusé ces cheminées verticales. Les avens Claude et N°1 du Signal de Puéchabon s'ouvrent à même la crête de la Sellette, c'est à dire sur un lambeau de la "haute surface" que E. Coulet date de l'Oligocène. Or les karsts datés de cette époque sont des poches d'allure trés ancienne, comblées par des remplissages que les cavités actuelles ne réutilisent généralement pas (bien que H. Camus ait récemment postulé la réutilisation de paléokarsts crétacés sur le Larzac). Les avens sont généralement attribués aux phases froides du quaternaire ancien, où ils auraient été soit des "puits à neige" sur le modèle alpin, soit des pertes de torrents saisonniers drainant les eaux de névés importants. Pour G. Fabre il y aurait deux phases principales, successives, de creusement d'avens dans notre région, qui seraient, propose-t-il, le Günz et le Mindel. D'où deux types d'avens: les "jeunes", monopuits d'allure récente, n'ayant subi qu'une phase d'érosion, l'épisode présumé Mindélien. Et les "vieux", polypuits associant de vastes verticales d'allure ancienne aux traces d'érosion émoussée (supposés günziens) et des conduits jeunes plus étroits (supposés mindéliens). Ce schéma reste trés satisfaisant pour expliquer l'ensemble des formes que nous observons. L'aven N°1 de la Boissière serait un polypuits günzien.
Notons toutefois que le morphotype particulier (verticalité rigoureuse et série de cheminées parallèles) de cet aven est assez typique des calcaires sublithographiques du Kimméridgien inférieur (ex: "Séquanien") où il est visiblement favorisé par la disposition en petits bancs décimétriques alternés avec de minces passées argileuses en plaquettes. Dans ce type de calcaire, les diaclases semblent s'élargir volontiers en vastes puits arrondis de belle allure, comme nous l'avons encore vérifié récemment en découvrant le vaste puits de l'aven du Pic Saint Baudille. L'aven N°1 de la Boissière présente donc typiquement cet aspect "séquanien" alors même qu'il est creusé dans la zone récifale du portlandien ("tithonique coralligène"), c'est à dire un autre faciès "à grands puits" mais qui donne généralement des profils fort différents. La présence de l'accident NE-SW voisin, ramification d'une faille de la distension oligocène, est sûrement l'explication de cette particularité. On constate d'ailleurs que d'autres prolongements de cet accident sont jalonnés par des avens, le principal, à 10 km au NE, étant l'aven de Valcroze situé à l'autre extrêmité du massif et qui présente aussi une verticale de 70m.
Au total la découverte du nouveau réseau de l'aven de la Boissière permet d'envisager le massif karstique du Bois de Monié sous un éclairage renouvelé, relançant ainsi son intérêt spéléologique. La série de sommets encadrant le col de la Cardonille, associant d'anciens lits de rivière souterraine suspendus à trois niveaux (200, 260 et 300), au voisinage des gorges de l'Hérault qui ont dû jouer un rôle dans leur génèse, et un zébrage d'accidents NE-SW ayant joué en distension, nous semble un secteur encore prometteur qui pourrait à l'avenir réserver quelques belles surprises.
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